Par Nina

19 mai 2016

Shaheed Minar

Après avoir appris le hindi aux Langues’O, je me suis passionnée pour le cinéma bengali. Je me suis donc mis en tête d’apprendre cette langue, proche du hindi mais pas assez pour en être comprise. Et cela avec appréhension : n’allais-je pas me frotter à des difficultés insurmontables ? Mais je ne regrette pas les efforts mis en œuvre. Le bengali donne accès à une communauté linguistique très importante. C’est ce que je vais développer dans cet article, avant de vous présenter la langue bien sûr.

Note : cet article vous est présenté par Nina, fidèle lectrice qui m’a spontanément proposé de combler les lacunes du blog concernant les langues du sous-continent indien. Sur son site, Shabash, elle s’emploie à traduire des articles issus des médias sud-asiatiques.

আপনি আড্ডা মারতে প্রস্তুত ?
Aapni Adda* marte prostut?

(Etes-vous prêt à « débattre » en bengali ?)

Le bengali, une langue indienne majeure mais méconnue

আমার সোনার বাংলা, আমি তোমাকে ভালোবাসি ।

Amar sonar bangla, ami tomake bhalobashi (« à moi – doré – Bengale/langue bengalie – je – toi à – aime »)

Le premier vers de l’hymne national du Bangladesh, écrit en script bengali. Pour les curieux, l’écriture du bengali est issue d’une écriture encore plus ancienne, la brahmi qui a aussi donné parallèlement l’écriture devanagari, utilisée elle pour écrire le sanskrit et de nos jours l’hindi.

L’hymne national bangladais en musique, écrit et composé par Rabindranath Tagore.

Le bengali est-il beaucoup parlé ?

Oui. En apprenant le bengali, vous pourrez communiquer avec une très large communauté. D’ailleurs, une importante minorité vit en France. Un exemple parmi d’autres, les vendeurs de roses et de fruits du métro parisien parlent souvent bengali.

Locuteurs du bengali
Les locuteurs du bengali dans le sous-continent indien : en rose sombre, le Bangladesh.

Certains d’entre vous voudront peut-être apprendre leur prochaine langue dans le but de communiquer avec le plus de locuteurs natifs possible et non par simple attirance pour l’esthétisme de la langue.

Je développe :

Les listes des principales langues dans le monde la classent en 5ème ou 7ème position. Le bengali est parlé dans de nombreuses communautés issues des diasporas d’Asie du Sud. A Londres, le quartier de Brick Lane affiche les noms de ses rues en bengali. Dans la péninsule arabique, on compte plus de deux millions de travailleurs bengalis. C’est aussi la langue maternelle et la langue de communication de la quasi-totalité des 169 millions des citoyens bangladais et des locuteurs du bengali en Inde dans l’État Indien du Bengale-Occidental (91 millions de locuteurs).

Les Bengalis

La population du Bengale-Occidental (nd Pierre : Etat de l’Inde dont la capitale est Calcutta) est majoritairement hindoue, celle du Bangladesh musulmane. Des différences liées à la religion, la culture et l’usage dans leur pays d’origine imprègnent le bengali des deux pays, sans mentionner des variantes locales. C’est le cas aussi à l’ouest pour l’ourdou et l’hindi en Inde du Nord et au Pakistan. Les deux bengalis sont cependant presque totalement inter-compréhensibles donc je ne parlerai ici que d’un seul « bengali ».

État des lieux

Comme je viens je l’espère de vous le démontrer avec mon calcul rapide, si l’on ajoute les locuteurs du Bengale-Occidental, du Bangladesh et de la diaspora, les locuteurs de langue maternelle et seconde comptent pour 300 millions environ de bengaliphones. Or, le bengali est souvent considéré comme une langue « rare ». Il mérite donc une petite présentation. Voici quelques-unes de ses caractéristiques et de ses mérites.

Le bengali est-il une langue difficile ?

Non. Le bengali est même une langue assez facile à apprendre pour un francophone.

Mémo :

Pas d’idéogrammes, ni de tons, ni de grammaire truffée d’exceptions en bengali. Comme le hindi ou le persan, c’est une langue d’origine indo-européenne. Elle est qualifiée souvent de « plus orientale des langues indo-européennes » par les linguistes qui l’étudient (nd Pierre : avec l’assamais). Car si l’on se dirige plus à l’est, ce sont les langues tibéto-birmanes qui prennent le relais linguistique dans la région.
Le bengali possède un lexique de base (mots de parentèle, nombres, etc.) et une structure syntaxique qui prennent leurs racines dans la langue sanskrite, langue des Védas (Ve siècle av. J.-C.), tributaire des langues indo-européennes.

Prononciation… et écriture

Sa prononciation est aisée : la plupart des sons se retrouvent en français. Certaines consonnes, appelées rétroflexes, se prononcent avec la langue retournée sur le haut du palais, c’est le cas de N, T, D, et il existe aussi des N, T, D dentales, c’est à dire prononcée avec la langue placée sous les dents.

Et l’écriture ? Certes, il faudra apprendre comme dans d’autres langue, un alphasyllabaire nouveau. Mais ce n’est pas insurmontable. La principale difficulté consiste en le nombre de « ligatures » ou lettres liées à d’autres lettres qui forment une nouvelle lettre. Mais cette difficulté est très vite surmontée, promis !

Exemple d’écriture bengalie

Tigre du Bengale
Mauvaise image : ceci est l’animal-emblème du Bengale.

Bon, voici un petit poème :

Poème bengali
Une sorte de « haïku » bengali, très prisé et recopié par mes soins, je vous laisse le soin de le traduire…

Un des principaux attraits du bengali ? Son écriture aux courbes d’un esthétisme infini…

Quelques difficultés…

Ce avec quoi j’ai eu le plus de mal pendant mes études ? Sans hésiter, l’immense vocabulaire de la langue ! C’est vrai qu’entre le lexique plus ou moins directement issu du sanskrit et les nombreux apports du persan (pendant la colonisation moghole) et de l’anglais (c’est branché), son apprentissage peut sembler déroutant le premier jour. Rassurez-vous… Si les synonymes issus du sanskrit et du persan sont légions, les bengalis n’en utilisent qu’un certain nombre. Aussi, je vous déconseille dans un premier temps d’étudier un lexique extirpé d’un dictionnaire trop exhaustif… Mais vous n’auriez pas eu cette idée, n’est-ce pas ?

Lancez-vous dans l’apprentissage du bengali !

Une nouvelle culture foisonnante

Le bengali va vous permettre de lire et d’écouter en VO (c’est toujours mieux non?) un ensemble de textes et d’œuvres cinématographiques qui ont influencé hier et aujourd’hui la scène artistique asiatique – et mondiale… Nombreux sont les réalisateurs qui se sont inspirés de Satyajit Ray (par exemple Martin Scorsese) et d’auteurs classiques comme Rabindranath Tagore.

En Asie du Sud, le bengali est considéré souvent comme une langue « d’intellos ». Chose rare, de nombreux périodiques de poésie se vendent bien au Bengale. La poésie est un genre très couru mais ce n’est pas le seul : la nouvelle est très prisée également et de nombreux autres arts jouissent d’un dynamisme important dans la « capitale culturelle » de l’Inde, Calcutta, ainsi qu’au Bangladesh.

Une chanson bengalie célèbre de Kazi Nazrul Islam

Les Bengalis, de fins rhétoriciens ?

Le mot adda que j’ai utilisé au début de l’article, আড্ডা en script bengali, est un terme intraduisible en français. Il est utilisé pour tout échange d’idées ou débat entre protagonistes du même niveau social, appartenant selon wikipédia à la dite middle-class intelligentsia. Et bien que de nombreux habitants de Calcutta, la capitale du Bengale, vantent leur ville comme le lieu de naissance de l’adda, Satyajit Ray a daté la tradition de ces débats à la Grèce Antique au temps de Socrate et Platon… Quoi qu’il en soit, l’adda est une activité de loisir de premier ordre en Inde et au Bangladesh. Un de mes amis à Dhaka, capitale du Bangladesh, a parcouru plusieurs pays pour des compétition de débat. Le mot adda a même été inclus dans l’Oxford English Dictionary en 2004. Adda marte : littéralement, « frapper l’adda ».

Pour le linguiste…

Le bengali possède des particularités surprenantes, ainsi, les mots-échos sont des redoublements onomatopéiques issus du son d’un élément et retranscrits dans la langue. Par exemple :

ব্রাদ পীত দেখে, মেযেরা খিল্খিল করে হেসে উঠ্ল ।
(Brad Pitt dekhe, meyera KHILKHIL kore hese uthlo : En voyant Brad Pitt, les filles se sont mises à glousser bêtement).

Ici, khilkhil est censé retranscrire (plus ou moins habilement) les gloussements idiots de certaines jeunes filles.

D’autres exemples que je trouve sympas :

তার চুড়ির রিনিঝিনি শুনেই, আমি চটপট উঠে পরলাম্ ।
(Tar churir RINIJHINI shune-i , aami CHOTPOT uthe porlam : En entendant le « cliquètement » de ses bracelets, je me suis levé « d’un bond »)

Qui a dit que le son des mots était choisis de manière aléatoire ?

… et pour l’historien

C’est aussi une langue qui porte en elle une histoire lourde de sens. Les Bengalis se sont battus contre l’armée pakistanaise pour défendre l’utilisation de leur langue et le 21 février a été choisi par l’UNESCO en vertu de cette histoire linguistique complexe comme la Journée Internationale de la langue maternelle.

Pour terminer

A savoir : une diglossie existe en bengali. Le shuddho bangla (littéralement : bengali épuré), fut utilisé par de nombreux auteurs au Bengale Indien aux XIXe et XXe siècles. Ce bengali est plus empreint de sanskritismes et la morphologie de son lexique est un poil différente – mais rien de bien compliqué.

Sheshe (en guise de conclusion), j’espère que ces informations vous auront donné envie de vous intéresser à cette langue surprenante et belle qu’est le bengali.

Pour les plus curieux, voici quelques liens et ressources (qui sont encore trop rares)

Sur internet

→ Ressources de l’Université de Chicago pour apprendre le bengali
→ En Europe, le bengali est enseigné à la SOAS (Londres) et l’INALCO (Paris). Voir pour des cours du soir.
→ Penser aux communautés Facebook très actives : Learn bengali, Let’s Learn bengali Guide for Resources, etc.
Une chanson plus contemporaine, tirée d’un film avec Radhika Apte (Vous la reconnaîtrez actuellement au cinéma dans « La saison des femmes » en France).

Quelques ouvrages de référence

En français :
Manuel de bengali, France Bhattacharya, L’Asiathèque
Parlons bengali, Jean Clément

En anglais :
Teach Yourself Bengali de William Radice
Intermediate Bangla, Clinton Seely

Autres

Dictionnaires Oxford ou Samsad Bangla / English et English / Bangla
Éventuellement, des outils comme Memrise (fiches de vocabulaire) ou italki (cours en ligne avec un enseignant natif via skype) peuvent se révéler des compléments précieux.

Source des images en Creative Commons : Wikipédia, Wikipédia encore, jennyhsu47.

Nina

Ancienne étudiante aux Langues'O, j'applique mon crédo "appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder" aux langues indiennes et moyen-orientales réputées compliquées mais dont l'apprentissage me fascine : de l’ourdou au bengali en passant par le persan je suis amoureuse des sonorités, de l'écriture, de la lecture, de la culture de ces langues.

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