Château de Spiš

Le slovaque, langue slave méconnue

Il y a quelques années, le hasard m’a conduit en Slovaquie, pays dans lequel je vis maintenant depuis deux ans et demi. Il m’a donc fallu apprendre une langue dont je ne savais presque rien et que peu de gens apprennent : le slovaque. J’ai eu le plaisir de découvrir une langue très belle et fascinante que j’aimerais vous faire découvrir.

Note : cet article vous est présenté par Matthieu du blog Apprenti Polyglotte, avec qui j’ai d’ailleurs co-créé le groupe Facebook « Les langues en partage ». Matthieu parle des langues très complémentaires aux miennes, à savoir le slovaque, le russe, le hongrois et l’espéranto. C’est donc tout naturellement qu’est venue l’idée d’un article invité signé de sa plume.

Pourquoi apprendre le slovaque ?

Le slovaque est une langue slave parlée par 5 ou 6 millions de personnes vivant essentiellement en Slovaquie. C’est la langue officielle de ce pays ainsi que l’une des vingt-quatre langues officielles de l’Union européenne. Le slovaque est donc bien plus parlé que la grande majorité des langues de cette planète, mais on reste bien loin des grandes langues telles que l’arabe, l’espagnol ou le japonais. Alors pourquoi apprendre une aussi petite langue ?

Les raisons les plus fréquentes semblent être habiter en Slovaquie, avoir des origines slovaques ou avoir un copain/mari/copine/femme slovaque. J’ai aussi rencontré quelques Slaves curieux de la langue de leurs voisins qui ont appris un peu de slovaque.

La Slovaquie

La Slovaquie est un pays, lui aussi, généralement méconnu des Français, pour qui il n’évoque généralement que la Tchécoslovaquie, quand il n’est pas confondu avec la Slovénie. Vous avez probablement déjà vu des films comme Hostel ou Eurotrip, dans lesquels « Slovaquie » signifie en gros « pays générique d’Europe de l’Est ». Mais ce pays a beaucoup plus à offrir que de l’architecture communiste en béton : on y trouve beaucoup de parcs naturels, de forêts et de montagnes, dont les plus hauts sommets des Carpates, idéaux pour la randonnée et les sports d’hiver. Le pays recèle aussi une quantité surprenante de châteaux en tous genres et les prix sont bien plus abordables qu’en France. Et la Slovaquie est plus proche qu’on pourrait le penser : Bratislava est à moins d’une heure de bus de l’aéroport de Vienne.

Note de Pierre : j’y ai d’ailleurs fait un tour l’an dernier suite à une traversée de l’Autriche. Retrouvez le compte-rendu de mon voyage à Bratislava, dans lequel je donne d’ailleurs quelques mots de slovaque.

Štrbské Pleso, lac de Slovaquie

Štrbské Pleso, un lac dans les Hautes Tatras, la plus haute chaîne de montagnes de Slovaquie.

Connaître le slovaque peut rendre votre séjour bien plus agréable : d’abord, le niveau d’anglais est assez bas, surtout en dehors de la capitale. Ensuite, les Slovaques sont ravis quand des étrangers font l’effort de parler leur langue, ne serait-ce que quelques mots. En effet, très peu de gens apprennent le slovaque, et j’ai déjà reçu des compliments à la banque, chez le médecin ou chez le coiffeur. Et comme dit un proverbe existant dans de nombreux pays : koľko jazykov vieš, toľkokrát si človekom (« on est autant de personnes que l’on connaît de langues »).

À quoi ça ressemble ?

Il est assez difficile de décrire le son d’une langue, et c’est de toute façon très subjectif, alors je vous propose plutôt d’écouter une chanson :

À l’écrit, le slovaque est reconnaissable à la grande quantité d’accents qu’il utilise. Il a d’ailleurs le plus long alphabet parmi les langues d’Europe : 46 lettres (a á ä b c č d ď dz dž e é f g h ch i í j k l ĺ ľ m n ň o ó ô p q r ŕ s š t ť u ú v w x y ý z ž) !

Le slovaque et le tchèque : deux langues pour le prix d’une

J’exagère, mais pas tant que ça. Le slovaque a une relation particulière avec le tchèque : les Tchèques et Slovaques se comprennent mutuellement. Tout d’abord parce que ce sont des langues très proches, mais aussi parce qu’à l’époque de la Tchécoslovaquie, les gens étaient exposés quotidiennement aux deux langues, notamment par les médias. Depuis la dissolution de la Tchécoslovaquie, cependant, l’influence entre ces deux langues a diminué, mais les Slovaques consomment toujours beaucoup de livres et de films en tchèque et beaucoup de jeunes vont étudier en Tchéquie. L’inverse est un peu moins vrai : le slovaque étant une plus petite langue, les Tchèques consomment peu de médias slovaques et les plus jeunes peuvent avoir des difficultés à comprendre la langue de leurs voisins.

Avant d’apprendre le slovaque, je pensais que le tchèque était quasiment la même langue, mais j’ai été surpris de voir que les différences sont plus grandes que ce que j’imaginais. J’ai déjà assisté à des discussions entre Tchèques et Slovaques où je comprenais l’essentiel de ce que disaient les Slovaques mais moins de la moitié de ce que disaient les Tchèques. Ce sont néanmoins des langues très étroitement apparentées : en connaissant les principaux mots différents et quelques astuces (par exemple, ie en slovaque correspond généralement à í en tchèque), on peut arriver à comprendre assez bien l’une des deux langues en connaissant l’autre, surtout à l’écrit.

Le slovaque et les autres langues slaves

Plus généralement, les langues slaves sont une famille de langues assez semblables les unes aux autres : en connaître une aide beaucoup à apprendre et comprendre les autres. Deux Slaves de langue différente peuvent avoir une conversation basique si les deux côtés y mettent un peu de bonne volonté. Certes, vous ne débattrez pas de philosophie, mais j’ai vu des Slovaques réussir à commander au restaurant en Croatie. Apprenant le russe et le slovaque, je peux témoigner que la connaissance d’une langue aide beaucoup à apprendre l’autre.

Répartition du slovaque et des langues slaves

La répartition des langues slaves. Le slovaque est en jaune et occupe une position plutôt centrale géographiquement.

Quelques caractéristiques intéressantes du slovaque

Le slovaque a de nombreuses caractéristiques qui le rendent intéressant, certaines partagées avec les autres langues slaves, d’autres uniques au slovaque.

Des consonnes partout

Les langues slaves sont célèbres pour leurs longues suites de consonnes : des mots comme zdravotníctvo (santé publique), vzduch (air) et pštros (autruche) sont monnaie courante. Mais le slovaque a une particularité supplémentaire : L et R peuvent jouer le rôle de voyelles. Ainsi, krv (sang) et vlk (loup) sont des mots parfaitement normaux en slovaque. (L dans cette position n’est d’ailleurs pas si bizarre : c’est le même son que dans bottle en anglais, par exemple.)

Un système de verbes riche

L’une des plus grandes difficultés de la grammaire slovaque est l’aspect des verbes : pour chaque verbe français, il faut apprendre une paire de verbes slovaques, l’un étant appelé perfectif et l’autre imperfectif. Pour simplifier, l’imperfectif indique une action en cours ou inachevée, le perfectif une action terminée. Pour un débutant, la distinction peut sembler inutilement compliquée, mais cela permet d’exprimer des nuances intéressantes :

  • Predsvedčil som ho (perfectif). Je l’ai convaincu : l’action est terminée, il a changé d’avis.
  • Presviedčal som ho (imperfectif). J’ai passé un certain temps à le convaincre, j’ai essayé de le convaincre, pas forcément avec succès.

Les verbes slovaques peuvent prendre de nombreux préfixes pour exprimer des nuances fines, là où le français utilisent souvent un mot différent ou plusieurs mots. Par exemple, à partir de piť (boire), on peut dériver :

  • vypiť: équivalent perfectif (boire en entier),
  • dopiť: finir de boire,
  • prepiť: dépenser (de l’argent) en boisson, passer (du temps) à boire,
  • napiť sa: se désaltérer,
  • opiť sa: se saouler.

Des diminutifs à foison

Les Slovaques adorent les diminutifs : en français, ils sont réservés à quelques mots (fillette, maisonnette), mais en slovaque, on peut former des diminutifs à partir de presque n’importe quel nom. Kniha (livre) devient knižka, víno devient vínko, pes (chien) devient psík. Les diminutifs expriment généralement une nuance affective plutôt qu’une petite taille : au lieu d’un simple café (káva), on vous proposera souvent un « bon petit café » (kávička). C’est aussi valable pour les prénoms : une femme nommée Zuzana se fera appeler Zuzka dans la vie courante et utilisera rarement son prénom officiel en dehors des situations formelles.

Une langue jeune

Le slovaque d’aujourd’hui est une langue assez jeune. La Slovaquie ayant fait partie du royaume de Hongrie pendant presque mille ans, la langue de l’administration, de l’éducation et de la religion a été, en fonction des époques, le latin, le hongrois ou le tchèque. Les dialectes slovaques étaient rarement écrits, et quand ils l’étaient, ils n’avaient pas d’orthographe fixe. Le slovaque standard utilisé de nos jours n’a été codifié qu’au XIXe siècle, sur la base des dialectes de Slovaquie centrale (et pas la langue de la capitale, comme c’est souvent le cas). Pour cette raison, le slovaque écrit est assez proche de la langue parlée — il y a certes des différences, mais pas autant qu’en français. Les dialectes régionaux existent encore, mais comme dans beaucoup de pays, la langue a tendance à s’uniformiser : votre slovaque standard sera compris partout et vous n’aurez pas de problèmes pour comprendre les gens, à moins de parler à des personnes âgées du fin fond de la campagne de l’est du pays.

Pour l’anecdote, l’un des plus anciens textes connus écrits en slovaque date d’environ 1493. Il s’agit d’une lettre de menaces adressée par des brigands à la ville de Bardejov : ils reprochent à ses habitants d’avoir pendu leurs camarades et les somment de leur donner de l’or sous peine de représailles.

Banská Štiavnica

Banská Štiavnica, une ville historique de Slovaquie inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Le slovaque, une langue difficile ?

Les langues slaves, comme d’ailleurs la plupart des langues, ont la réputation d’être difficiles. C’est vrai que l’aspect des verbes est pour moi la plus grande difficulté du slovaque. Les nombreux préfixes dont j’ai parlé donnent l’impression que tous les mots ont des synonymes aux nuances insaisissables. Et je n’ai pas abordé la question des déclinaisons : le slovaque a six cas, dont la forme dépend du genre du nom (il y a trois genres), sans parler des adjectifs, des pronoms et des numéraux.
Mais il faut relativiser : le slovaque a aussi des caractéristiques qui le rendent plus facile que d’autres langues.

Une orthographe régulière

Premièrement, l’alphabet de 46 lettres peut paraître difficile, mais une fois que l’on connaît les lettres et quelques règles de prononciation, on sait comment prononcer correctement au moins 95 % des mots. L’inverse est un peu moins vrai : il y a parfois plusieurs manières d’écrire un son, et on peut donc faire des fautes d’orthographe, mais l’orthographe slovaque reste beaucoup plus simple que celle de l’anglais ou du français.

Je ne trouve pas la prononciation si difficile : l’accent tonique est toujours sur la première syllabe, il faut faire attention à la longueur des voyelles (représentée par un accent aigu à l’écrit), et les seuls sons qui peuvent vraiment poser des problèmes à un francophone sont h (comme en anglais), ch (comme en allemand) et r, qui est roulé. D’ailleurs, si vous ne savez pas rouler les R, ce n’est pas un gros problème : certains Slovaques n’y arrivent pas non plus et utilisent un R français à la place.

Pas d’articles

Le slovaque n’a pas d’article : pas besoin de s’embêter avec le, la, les, un, une, des. Un arbre ? Strom. L’arbre ? Strom. Il a cependant trois genres : masculin, féminin et neutre, mais pour la grande majorité des noms, on peut deviner leur genre à leur terminaison, contrairement au français où à l’allemand où il y a tellement peu de règles qu’il est préférable d’apprendre le genre de chaque nom.

Un vocabulaire peu familier, mais pas si difficile

Une grande partie du vocabulaire slovaque est très différente du français, ce qui fait que vous devez apprendre beaucoup de mots qui ne ressemblent à rien de connu. Mais il existe beaucoup de suffixes qui facilitent le processus et permettent de comprendre de nouveaux mots : si vous savez que čakať veut dire « attendre » et que le suffixe -áreň indique généralement un lieu, vous comprendrez facilement en voyant čakáreň écrit sur un panneau qu’il s’agit d’une salle d’attente. Même les préfixes verbaux dont j’ai parlé plus haut ont un avantage : quand je tombe sur un verbe inconnu, je peux souvent deviner son sens approximatif en ignorant les préfixes.

Quoi qu’il en soit, en mettant de côtés les détails de la grammaire, le slovaque n’est pas intrinsèquement plus difficile qu’une autre langue. Toutes les difficultés peuvent être maîtrisées par la pratique : c’est en utilisant la langue que vous vous sentirez à l’aise avec les cas, pas en apprenant par cœur douze tableaux de déclinaisons.

Comment apprendre le slovaque

L’un des inconvénients des petites langues est souvent le manque de ressources. Le Slovaque sans peine n’existe pas : si vous voulez un livre en français, vous devrez vous contenter du Slovaque de poche [nd Pierre : chez Assimil]. J’ai d’ailleurs commencé avec un manuel en anglais, Colloquial Slovak. Mais heureusement, les ressources sur Internet tendent à se multiplier, y compris en français. Si vous êtes intéressé par le slovaque, je recommande notamment ces quelques sites, tous entièrement gratuits :

  • Slovake.eu, un site comportant des leçons de slovaque pour les débutants complets jusqu’au niveau B2 et disponible en français ;
  • Lingea, un éditeur de dictionnaires qui fournit aussi un dictionnaire multilingue en ligne ;
  • L’excellent outil de l’institut slovaque de linguistique, qui cherche dans plusieurs dictionnaires unilingues, utile pour les étudiants avancés.

J’espère vous avoir appris quelque chose et vous avoir donné envie d’en savoir plus sur cette langue méconnue. Do videnia!

Source des images : Wikipédia, idem, encore, Miroslav Petrasko.

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À propos Matthieu

Ancien étudiant en informatique, je suis passionné par les langues depuis l’enfance. Je suis né et j’ai grandi en France, mais le hasard m’a conduit fin 2013 en Slovaquie où j’ai trouvé un travail qui me permet de concilier mon domaine avec ma passion : j’utilise régulièrement le français, l’anglais, l’espéranto, le slovaque et le russe.

Une réflexion au sujet de « Le slovaque, langue slave méconnue »

  1. Marek

    pour apprendre le R slovaque essayez de dire rapidement: td – td – td – td … jusqu’au vous commencez sentir de dire R. C’est cette position de la langue dans la bouche qu’il faut positionner pour dire R slovaque.

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